dimanche 5 mars 2017

lundi 12 décembre 2016

Les belles rencontres 2. De l'avidité de nos yeux

à Caroline Bénichou
http://lesyeuxavides.blogspot.fr/


Bernard Faucon / Galerie VU'



J’ai découvert votre blog lors d’une recherche sur le nom de Bernard Faucon. J’ai lu quelques phrases et j’ai été éblouie. Ces phrases étaient déjà chez moi, dans la pénombre, enfouies sous des plis et des replis et tout d’un coup Lumière. Elles apparaissaient noires et fines sur la blancheur de l’écran.Dois-je vous avouer que je n’ai pas pu lire vos autres textes ? Je ne voulais pas les voir, je ne voulais pas que quelqu’un extraie pour moi toutes ces pépites enfouies, je les évitais si bien jusqu’à présent.  J’avais peur de ce que je pourrais découvrir. La beauté, la pureté, la sensualité. J’avais très peur. Une sorte d’effroi blanc qui couvre instantanément toutes choses trop justes, trop moi peut-être ?Je vous ai demandé comme amie. J’ai mis longtemps à le faire. Et si vous disiez non ? Vous avez mis longtemps à accepter. Très.J’espérais que des images choisies par vous apparaissent sur mon fil. Par inadvertance. Qu’il m’arrive quelque chose sans que je n’aie rien à faire. Que je me fasse surprendre. Mais l’algorithme de facebook me refusait ce cadeau.Vous étiez lectrice aux Rencontres d’Arles. Je me suis dit Accorde-toi ce plaisir, offre-toi une rencontre qui ne serve à rien. Une vraie rencontre.
Bien sûr vous êtes la seule à m’avoir demandé pourquoi je venais vous voir, pourquoi je vous avais choisie parmi les dizaines de lecteurs. Il fallait bien que je réponde Pour le plaisir de vous rencontrer.
Évidemment je ne me souviens de rien de ce que vous m’avez dit. Pas même de la citation que vous m’avez répétée plusieurs fois à propos de mon travail. Je me souviens seulement de votre dernière phrase. Je crois qu’il faut qu’on se revoie.et depuis :


PS : Facebook m'ayant refusé ce cadeau spontané, j'ai demandé à Caroline Bénichou de choisir elle-même la photo qui illustrerait cet article


mardi 8 novembre 2016

Les belles rencontres



Arles, juillet 2016.



Nous étions à la Bourse du travail, il y avait des photos et des livres partout. Denis Dailleux passerait bientôt signer son dernier livre. On pensait revenir pour l'occasion. J’avais apporté des boîtes de toutes tailles et de toutes couleurs, soigneusement gansées de tissu, avec des photos dedans. J’ai montré des livres en calque, en velin d’arches, d’autres qui se déplient et se déploient en tous sens. (J’avais un grand sac que je trimballais avec moi dans les rues arlésiennes.) Didier Ben Loulou est venu saluer Arnaud Bizalion. Un éditeur qui exposait au stand d’à côté faisait de petits sauts derrière nous pour essayer de voir depuis derrière nos épaules. Moi, j’essayais stoïquement de ne rien laisser glisser : toutes les tables étaient déjà couvertes de livres et j’avais pris mes jambes comme support. 
L’éditeur restait bienveillant et imperturbable.
J’allais repartir. J’étais contente de notre discussion. C’était agréable et intéressant. Un bon moment, comme on en passe parfois à Arles. J’ai commencé à remballer.
Il y a eu un silence. Il a regardé devant lui et il a dit : J’éditerai bien l’un de vos livres, mais il n’est pas ici. J’ai essayé de réfléchir très vite pour trouver le livre qui manquait.
- Je ne me rappelle plus son nom. Un petit livre.
- Ah oui. Celui qui n’ose pas se montrer et se cache timidement ? (il était au fond de mon sac, planqué entre deux projets plus larges d’épaule, je ne l’avais pas sorti)
- C’est ça. Je l’ai vu sur la table de présentation du festival de La fontaine Obscure, seul au milieu des autres. Fragile et vulnérable. Je me suis approché intrigué. Je l’ai ouvert et je ne l’ai pas lâché.
- Je voulais un livre pauvre…
- Il pourrait l’être moins…
- C’est très intime comme livre.
- Oui, c’est vrai et c’est ce qui m’a touché.
- Je crois que si on est au plus juste de notre vérité, tous peuvent se l’approprier.
- C’est ce qui s’est passé. J’y étais.
- C’est donc vous qui l’avez acheté ? J’en ai vendu un.
- Non, ce n’est pas moi, mais je pourrais le publier.


Et depuis...
http://www.arnaudbizalion.fr/fr/photographie/52-ce-qu-on-appelle-aimer-9782369801.html




jeudi 13 octobre 2016

Ciel-et-Terre

 © Angeline Leroux


Sur la série Cristal, Les choses, d’Angéline Leroux




Ciel-et-Terre est comme un soufflet
Vide et pourtant inépuisable
Plus il s’active plus il évente
On a beau en parler nul ne peut le sonder
Mieux vaut rester au centre.
La voie et sa vertu, Tao-Tê-King
Lao-Tzeu











On dit que les cristaux de neige se développent selon une logique qui n’appartiendrait qu’à eux.
Selon le Docteur Masaru Emoto une eau exposée à un message bienveillant développera de splendides cristaux une fois congelée. Inversement, si elle est soumise à des pensées négatives, elle formera des cristaux incomplets, asymétriques et ternes.
On dit beaucoup de choses et ce n’est pas nouveau.

Les cristaux d’Angeline Leroux ne disent rien, pas même leur dimension, et c’est peut-être là que se trouve leur puissance, dans l’absence de profondeur de l’image, dans le blanc brûlé de leur clarté.
Ils sont éclairés d’une lumière muette, dont on ne connaît ni la nature, ni la direction, une lumière rendue inapte à lire des volumes, à dire quelque chose du temps qui passe. On chercherait un fond ? On trouve des striures. Une échelle ? Aucun indice. Une surface ? Toutes sont pareillement traitées. Le nom de l’œuvre nous indique qu’il s’agit bien d’un cristal. Pas d’un dessin, ni d’une abstraction. Est-il tout petit, prêt à orner une main aux doigts délicats ou immense, météorite surgie du fond des temps pour se poser là, face à nous ? A-t’il des vertus insoupçonnées ou même simplement une couleur ?

A voir ces images se refusant aussi ostensiblement à moi, je ne peux qu’avoir envie de les amadouer, de les remplir de mots, d’émotions, de vertus, de tout ce que je suis. Je m’y perds et m’y retrouve (peut-être). Alors même que je les sais inoxydables, je leur tisse un linge de mots pour les couvrir et les chérir. Je vais les emmailloter, jusqu’à apprivoiser le vide qui s’ouvre devant moi. Puis quand je serai rassurée, j’entrerai dans l’image.

Sans peur.


 © Angeline Leroux
 © Angeline Leroux
 © Angeline Leroux

« A l’intérieur des yeux fermés, fermer encore les yeux, alors même les pierres se mettent à vivre. » Les ailes du désir, Peter Handke

dimanche 9 octobre 2016

Une nuit très jaune

© Karin Crona

Sur des dessins de Karin Crona :







« Démon retombe dans son sommeil. Il voit une sorte d’oiseau rouge et feu, avec un bec doré, qui lui déchirait la poitrine et cette nuit-là a exigé qu’elle se donne entièrement à lui. » Virginie Despentes, Les jolies choses.















Dans ses linogravures, Karin Crona nous invite dans le monde sombre de ses peurs, de ses craintes, mais aussi de ses rêves et secrets. Un univers peuplé d’animaux fantastiques, d’improbables étoiles, de tendres campanules, de nuages semblables à des tentures.

Une lampe torche à la main, elle nous propose de révéler une pénombre qu’on pourrait croire n’être peuplée que de cris. La lumière est alors promesse d’un secret révélé, les messagers se présenteront, les morts se tiendront à distance et, enfin, l’enveloppe sera ouverte. Peu à peu la lumière va envahir l’image et en dessiner la profondeur.Peut-être finira-t’elle par prendre le pas sur l’obscurité, qui sait?



© Karin Crona
© Karin Crona
© Karin Crona

mercredi 5 octobre 2016

De l’autre côté du souvenir


©Nathalie Déposé

Sur une série photographique de
Nathalie Déposé






Le dispositif est simple.
D’un côté, la nature morte met en scène les petits cailloux blancs du souvenir : une épuisette, un panier, un chapeau, une casquette, une revue, un chien, une cagette. Chacun de ses objets porte l’une des multiples dimensions de la mémoire, cette casquette, je la portais le jour où, et cette veste est celle de la première fois. L’objet est témoin et preuve du ça a été. Mais il est aussi ce qui rend possible son évocation aujourd’hui.



De l’autre côté, la nature vivante. Une scène champêtre où s’égaient les personnages. La scène est tellement réelle qu’elle ne peut-être que fausse. De fait elle n’appartient que partiellement au temps présent, c’est un souvenir, avec toute son aura de merveilleux et d’innocence.
Rien d’évident dans la re-création d’un souvenir. Déjà l’exhumer n’est pas facile, il faut explorer les limbes de la mémoire individuelle et familiale, partir en explorateur, confronter les versions, accepter qu’il ne ressemble en rien à ce qui a été. Puis il faut le tracter jusqu’au présent. La mère de la photographe qui partait dans les bois son panier à la main ne veut plus y aller. Il y a des bêtes ma chérie. Se laissera-t’elle convaincre de partir sur les traces de ces émotions déjà vécues et pour elle disparues ? Le père n’est pas sûr de savoir encore où se trouve sa canne à pêche.
Enfin les acteurs du souvenir se prennent au jeu. Trente ans plus tard, ils vont reprendre l’épuisette abandonnée dans le grenier pour pêcher des écrevisses disparues des rivières entre-temps. On part en famille chercher des champignons. Comme avant. Et l’on s’émerveille encore du poisson fraîchement pêché qui frétille dans la paume.
Dans la scène que ses parents recréent pour elle, ne manque que la fille.
Elle est passée de l’autre côté du souvenir.
Elle est devenue grande.
Et photographe.
Photographe surtout.



©Nathalie Déposé